Extrait n°1
 
 

Colin devait attendre la tombée de la nuit pour éviter que les villageois ne le remarquent. Il s’allongea à plat ventre sous un buisson doré de genêt en fleurs et observa avec attention les préparatifs. Le tas de bois était maintenant immense mais les enfants par jeu continuaient à y jeter de petites branches. C’était à celui qui lancerait le plus haut.

Le jeune garçon pensa alors à sa famille. Cette année, il ne s’amuserait pas à sauter le feu avec ses sœurs à La Grasse, mais il n’était pas triste, cette fête avait pris pour lui une nouvelle signification.

Lorsqu’au lointain le vallon s’embrasa pour accompagner le soleil jusque dans son dernier éclat, ce fut le signal du début des festivités. Une jeune paysanne s’avança vers le bûcher et la torche enflammée au bout de son bras tendu, elle alluma le brasier d’un geste nerveux. Ce grand feu, pont lumineux entre deux journées, symbolisait la lumière solaire. Grâce à lui, l’obscurité ne les atteindrait pas. Sans cesse nourri de bois tendre, il brûlerait jusqu’aux premières lueurs de l’aube du jour nouveau. Les villageois rentreraient alors chez eux avec quelques tisons encore chauds, sensés les protéger contre toutes sortes de calamités. Le lendemain matin, ils partiraient s’occuper de leurs bêtes et de leurs champs, épuisés mais pleinement heureux d’avoir passé une nuit de plaisir. Nuit pendant laquelle, ils auraient oublié leur dure condition de vie.

Pour l’instant, dans une ronde enfantine, les villageois dansaient au son rythmé d’un tambourin et d’une flûte.

Colin entendait les rires et les cris de joie, il était temps d’accomplir sa mission. Il se leva, s’étira et s’approcha du village. Personne ne prêta attention à lui.

La gentille ronde s’était transformée en une folle farandole où garçons et filles tournaient à en perdre la tête.

Seul un jeune chien téméraire vint le renifler, queue et oreilles dressées, mais il repartit aussitôt sans donner l’alerte. Resté seul devant l’église, Colin leva la tête vers le clocher. En effet, une cloche manquait et il savait pourquoi !


 
 
Extrait n°2

 

Il était mal aisé de grimper jusqu’au château, la végétation ne permettait pas de se dissimuler parfaitement. Oliviers, amandiers, chênes verts, genévriers cade, figuiers étaient clairsemés et les buissons de chênes kermès, de buis, de laurier-tin, de genêts bien trop bas.

La pente était raide, des éboulis de cailloux faisaient trébucher le garçon fatigué. Le bandage qui serrait ses côtes lui tenait très chaud, alors quand il s’estima trop exposé à la vue, Colin fit une pause derrière deux cyprès jumeaux.

Pendant qu’il se désaltérait, il repensa au but de cette démarche à priori aussi dangereuse que stupide.

Il était certain de trouver des brigands dans ce repaire. Certain aussi qu’ils attendraient l’obscurité pour le quitter. Alors, il s’était dit qu’avec un peu de chance, il y retrouverait ses assaillants. Il se rappelait très bien de l’homme de la forêt, de son visage de coupe-jarret. Il lui faudrait trouver un abri sûr pour les espionner discrètement. Lorsqu’ils partiraient du château, il n’aurait qu’à dénicher l’endroit où leur butin était entassé et il pourrait récupérer sa fiole.

Tout paraissait tellement simple ! Il suffisait juste que ses agresseurs soient là et il allait donc monter au château pour le vérifier.

Aguilar était abandonné depuis maintenant trente-huit ans et même si par la suite une garnison y avait séjourné quelque temps, ce château n’avait plus personne à surveiller ni à défendre.

Envahie par les arbustes épineux, cette forteresse perchée tombait dans l’abandon. Les villageois en avaient utilisé les pierres pour construire bergeries, murets et maisons. Désormais cet impressionnant bastion abritait les corbeaux et servait de refuge aux itinérants, qu’ils soient miséreux ou brigands.


 
Extrait n°3
 
 

La comtesse paraissait enchantée de retrouver Colin, et faisait elle-même les réponses aux questions qu’elle lui posait.

Le jeune homme quant à lui était en fait plus effrayé que ravi de retrouver cette volumineuse personne. Debout devant le lit, il n’osait ni parler, ni bouger.

« Mais approche donc, mon garçon ! Je ne vais pas te manger ! Et elle éclata d’un rire aigu. Regarde un peu ce que je t’ai amené ! »

Elle énuméra en les lui désignant d’un index boudiné les mets qu’elle avait choisis pour lui : potage de pigeonneaux lardés aux champignons, filet de chevreuil au poivre, portion de tourte à la crème d’amande, le tout accompagné d’un pichet de vin de Bourgogne.

Colin était affamé. Il s’assit sur la chaise que lui présentait la comtesse et se mit à manger. Il essayait de le faire convenablement mais les ustensiles présentés ne lui servaient à rien, alors il but l’assiette de soupe puis se mit à manger le reste avec les doigts.

La comtesse avait calé son imposant derrière dans un fauteuil en bois de hêtre sculpté dont le siège et le dossier étaient recouverts d’une riche tapisserie. Elle le regardait avec envie et seul un œil averti aurait pu deviner qu’elle ne désirait pas la nourriture mais bel et bien celui qui la mangeait.



 



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